L'Europe en catimini

Publié le par webmasters94

la chronique de Nicolas Domenach, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne.

A Versailles, les tambours n'ont pas roulé. Cet oubli, ce raté technique, ce fut comme un aveu du débat européen escamoté. Car le président de la République fait donner les tambours car à l'ordinaire, la République fait donner les tambours pour saluer le président de l'Assemblé en même temps que les honorables parlementaires. Pour souligner leur majesté et rehausser leur gloire comme leur force. Or, dans l'hémicycle de l'aile du Midi, pour la ratification de la révision constitutionnelle préalable au vote demain par l'Assemblée nationale puis par le Sénat, seul le silence a accompagné l'arrivée de la plus haute autorité. Comme si l'on ne voulait pas bruyamment célébrer un texte dont on n'était pas fier et dont on n'a guère débattu. Les mots n'ont pas davantage roulé que les tambours.

Les interventions des portes parole des groupes parlementaires ont singulièrement manqué de feu et de flammes. Les europhiles, ceux qui ont toujours rêvé d'une Communauté en grand, se forçaient pour applaudir François Fillon quand il battait le rappel de l'enthousiasme évanoui en déclarant que « le traité de Lisbonne redonnait corps au rêve français d'une Europe forte et agissante ». Mais dans les couloirs, les membres du gouvernement concédaient qu'il s'agissait d'une mini avancée, correspondant à un mini traité, qu'il était mieux d'avoir un président de l'Europe qui dispose d'un mandat de deux ans et demi et mieux aussi que nombre de sujets comme l'immigration puisse être réglés à la majorité qualifiée plutôt qu'à l'unanimité, que cela valait certes un coup de chapeau à Nicolas Sarkozy qui avait débloqué la situation mais pas les roulements de tambours. Des socialistes acquiéçaient quasi en catimini, empêtrés dans leurs incompréhensibles contradictions pour qui n'est pas un Champolion capable de décrypter les évolutions hiéroglyphiques des socialistes.

Rappelons qu'ils ont décidé de voter le mini traité mais qu'ils sont favorables au référendum et donc qu'ils ont décidé de s'abstenir à Versailles, ce qui fut vrai pour une minorité d'entre eux puisque 32 parlementaires ont voté pour la modification constitutionnelle et 121 contre alors que 142 se sont abstenus. Bref, c'était la confusion totale qu'exploitaient la droite et l'extrême gauche, le PC en appelant à « davantage de cohérence », notamment par rapport au vote du peuple français qui avait rejeté le traité en mai 2005 à plus de 54 % des voix. C'est bien ce rejet passé, comme escamoté, qui provoquait un malaise et des manifestations à l'extérieur du Château de Versailles. Des manifestations séparées, avec d'un côté la gauche et l'extrême gauche, de l'autre les souverainistes de droite ou gaullistes et aujourd'hui l'extrême droite et le Front national.

Cette dispersion est sans doute l'illustration de l'échec des nonistes qui n'ont pas su faire du non au référendum une force politique constructive comme on l'a vu à la présidentielle. Aucun candidat unique alors ne s'est imposé. Mais on aurait pu imaginer que le mouvement de protestation contre l'Europe technocratique retrouve une seconde vie avec le traité de Lisbonne en s'appuyant sur cet argument fort : ce que le peuple a défait, seul le peuple peut le refaire. Nicolas Sarkozy lui-même l'avait employé lors du Conseil national de l'UMP, le 9 mai 2004,
dans une video qui circule beaucoup sur le net (voir ci-dessous)et où on entend le futur président affirmer qu'à « chaque grande étape de l'intégration européenne, il faudra solliciter le peuple ». Le présidentiable a ensuite changé d'avis et expliqué longuement pendant la campagne les raisons de son choix d'une relance de l'Europe ratifiée par le Parlement. Il l'avait dit et il l'a fait mais ça n'a guère provoqué de débat et cette absence de discussions est lourde de menaces pour l'avenir. Car les Français lors de la bataille référendaire avaient montré à la fois qu'ils se passionnaient pour l'Europe et qu'ils ne voulaient pas d'une Europe trop éloignée d'eux et trop libérale.

Ces critiques fondamentales demeurent et n'ont pu s'exprimer puisqu'il n'y a quasiment pas eu de confrontations, d'arguments échangés sur le nouveau traité. Toutes les élites politiques étaient plutôt favorables à ce texte et pas mécontentes de prendre leur revanche parlementaire sur un référendum camouflé. Sans doute y a-t-il eu là un déni de démocratie qui pourrait coûter cher demain si la construction de l'Europe se poursuit comme si de rien n'était. Avec la présidence française à compter de juillet, puis avec les élections européennes, il faudra bien que les partis politiques remettent en cause leur conception de l'Europe, qu'ils prennent en compte le divorce des Français avec ce conglomérat sans âme ni efficacité. Le divorce entre le désir de nation et l'exigence d'Europe protectrice face à une mondialisation hostile. Il y a sans doute là une véritable union à refaire entre les nationaux et les européens, une union qui demanderait un traitement tout aussi radical que d'autres, sinon plus. Si un remariage s'impose, c'est bien celui-là. 

Mardi 05 Février 2008 - 11:09

 

Nicolas Domenach – Marianne2.fr

 
***************************************************************

 
 

Qui a dit : «A chaque grande étape de l'intégration Européenne, il faut donc solliciter l'avis du peuple» ?

Un indice : il a été élu par 53% des Français en mai 2007...

 

 

 

Citation intégrale : Nicolas Sarkozy, 9 mai 2004, Conseil national de l'UMP, Aubervilliers :
« Si l'Europe reste la seule affaire des responsables politiques et économiques, sans devenir la grande affaire des peuples, reconnaissons que l'Europe sera, à plus ou moins brève échéance, vouée à l'échec.

Bien sûr, l'Europe doit être au service des peuples, chacun peut le comprendre. Mais l'Europe ne peut se construire sans les peuples, parce que l'Europe, c'est le partage consenti d'une souveraineté et la souveraineté, c'est le peuple. A chaque grande étape de l'intégration Européenne, il faut donc solliciter l'avis du peuple. Sinon, nous nous couperons du peuple.

Si nous croyons au projet Européen comme j'y crois, alors nous ne devons pas craindre la confrontation populaire.

Si nous n'expliquons pas, si nous ne convainquons pas, alors comment s'étonner du fossé qui risque de s'amplifier chaque jour davantage entre la communauté Européenne et la communauté Nationale ?
Je le dis comme je le pense, simplement : je ne vois pas comment il serait possible de dire aux Français que la Constitution Européenne est un acte majeur et d'en tirer la conséquence qu'elle doit être adoptée entre parlementaires, sans que l'on prenne la peine de solliciter directement l'avis des Français. »

 

 

Lundi 21 Janvier 2008 - 13:27

 

Marianne2.fr

 

 
 
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article